Ce texte est rempli de la sagesse
et de l'expérience d'un architecte qui a su tirer le futur d'un
regard sur le passé.
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D'habitude, la tâche à accomplir est
banale.
En travaillant, la banalité de la besogne est vite
dépassée et se mue en une nécessité de nature spirituelle: la
nécessité de construire une pensée.
Faire un projet signifie s'adonner au plaisir de
construire une pensée.
Le moteur qui déclenche ce processus est le sentiment
d'incapacité qui nous saisit avant et pendant le travail et c'est
le besoin de nous délivrer de cette frustration qui nous fait
avancer : notre condition psychologique consiste à ne pas
savoir.
La jouissance surgit lorsqu'on se croit délivré, mais
la délivrance n'arrive pas tout de suite, il faut de la patience et
le temps vécu avec un mauvais projet est toujours très long. Ce
n'est qu'à travers un mauvais projet qu'on peut atteindre un bon
résultat. C'est lui qui nous fait progresser et souvent il arrive
même que pour se débarrasser d'un mauvais projet, il n'y ait
d'autre choix que de le réaliser.
C'est l'erreur qui nous conduit à la vérité.
La travail consiste à poursuivre avec acharnement une image
parfaite et il y a en cela exaltation, obsession. L'obsession nous
immunise contre l'intérêt porté à des choses non pertinentes.
On a l'impression que chacun de nos actes, même le
moindre, doit être une invention ; rien n'est jamaais un simple
détail.
Faire un projet, c'est calculer. La forme n'est rien
d'autre que le résultat de ce calcul. Mais il n'y a pas qu'un seul
calcul possible et quand les yeux donnent tort à mon calcul, je le
refais. Il n'y a pas un calcul plus vrai qu'un autre, il y en a
simplement un qui est plus utile. Tout calcul est fait en fonction
d'un résultat pratique.
Tout ce que je connais est issu de mon travail. Je
connais seulement ce que je sais faire. Le faire est mon
unique source de certitude.
Je n'ai pas l'amour du savoir, je n'ai que l'amour du
connaître.
Je n'aime pas le beaucoup, le très peu me
suffit.
J'aime penser, ajouter une pensée à une autre, croire
qu'une idée n'est que la promesse d'une autre idée.
J'aime réduire l'irrationnel au minimum et porter le
rationnel jusqu'aux limites extrêmes.
Mon univers est logique, compréhensible et
transmissible. J'aime en parler tout en sachant combien il est
dangereux de mettre un bon projet sous les yeux d'un
ignorant.
Le faire est le fruit du contact de deux
éléments : le credo, le dogme inébranlable et la théorie, autant
dire la règle, le calcul.
Le credo relève de l'ADN de chaque personne, tandis
que la théorie est liée au projet à élaborer, tout projet ayant sa
propre règle. C'est en effet la théorie qui confère à l'œuvre
un intérêt général. Le résultat pratique n'est jamais calculable,
mais lui seul est en mesure de corriger la théorie, la préciser et
l'amplifier.
La vérité n'est jamais quelque chose que l'on peut
connaître a priori, elle est toujours et uniquement une vérité
propre à l'objet. Sans la règle, sans la théorie, l'intellect est
incapable de se construire, de réagir de manières différentes
suivant les situations, de tirer profit du hasard et de s'en
servir. C'est la théorie qui nous rend capables de découvrir les
relations entre des éléments en apparence différents et de
découvrir les différences entre des éléments en apparence
identiques.
Contrairement à la théorie, le credo ne confère pas à
une œuvre un intérêt plus grand ou moins grand, mais c'est la
base sur laquelle se fonde toute la construction de la pensée. Le
credo ne confère pas qualité à une œuvre.
Bien sûr, je peux citer quelques points de mon credo :
L'architecture est un rituel, une question éthique, non esthétique,
une question mentale, c'est un instrument, elle n'a pas de temps,
elle détermine le contexte. La qualité est objective ; la forme est
un résultat, pas un but, elle n'a pas d'essence ; l'ordre est
intrinsèque et le tout n'est pas la somme des parties ; la lumière
est matière et géométrie.
Je voudrais être à même de ramener ma pensée à des modes anciens et
implicitement d'en produire des nouveaux en perpétuant ainsi la
tradition.
Travailler signifie participer à un rite, c'est la célébration du
travail fait par ceux qui nous ont précédé, un remaniement de leurs
chefs-d'œuvre, un moyen de prolonger leur vie, une
restitution de leur pensée.
"
Livio Vacchini.
Extrait de Capolavori, chapitre 13,
Le faire et la connaissance. ©2006, Editions du
Linteau.
Texte traduit de l'italien par Anna Rocchi-Pullberg & Marina
Devillers.